ENCERRADO: Chamada de trabalhos – vol. 17 n. 2 (2021) – dossiê temático "A Semiótica e a cultura"

2020-05-07

Appel à contributions – vol. 17 n. 2 (2021) – dossier thématique "La sémiotique et la culture" 

Dir.: Mariana Luz Pessoa de Barros (UFSCar) et Verónica Estay Stange (Sciences-Po, Paris)

 

* Date limite pour la remise des articles et des comptes rendus au dossier: 30/11/2020 (* Prorogé jusqu'au 20 décembre 2020)

 

Depuis les travaux fondateurs de la sémiotique greimassienne, l’extension du principe d’immanence a ouvert deux grandes voies de recherche qui semblent marquer les réflexions contemporaines : la voie phénoménologique et la voie que nous pouvons appeler praxéologique. Cette dernière est centrée sur les pratiques et les échanges communicatifs qui structurent des communautés d’appartenance. Pour développer ces deux orientations – contenues en germe dans les réflexions d’A. J. Greimas –, il a été nécessaire de faire appel à des notions provenant de l’usage courant ou à d’autres domaines de spécialité, en les (ré)définissant, en les approfondissant et en les conceptualisant afin de déterminer leur statut et leur fonction dans la théorie sémiotique. Ce fut le cas, lors du tournant phénoménologique, de termes comme celui de « perception », de « corps » ou d’« activité somatique » ; et, au sein du tournant praxéologique, de termes tels que « justesse » (Bertrand), « ajustement », « contagion » (Landowski), ou « forme de vie » (Fontanille). Le présent numéro d’Estudos Semióticos, consacré à la notion de « culture », s’oriente dans ce même sens : si ce terme, aussi flou que polysémique, est couramment employé dans notre domaine (comme dans beaucoup d’autres) en rapport avec tel ou tel objet, est-il possible de le sémiotiser afin de l’intégrer au métalangage ? La sémiotique a-t-elle par ailleurs besoin d’un tel outil conceptuel ? Si la réponse est négative, quelle est la spécificité des termes dont elle dispose pour rendre compte de l’objet que celui-là recouvre ?

Saussure lui-même (1916) envisageait la « sémiologie » comme « l’étude de la vie des signes au sein de la vie sociale » ; et, en revenant sur les premières réflexions proprement sémiotiques, on constate le caractère central qui est conféré à l’étude de la culture ou des cultures : « l’universalité de la culture et les spécificités culturelles constituent une des visées de la théorie sémiotique qui cherche à les atteindre et à les analyser systématiquement à travers la diversité des sémiotiques saisissables comme des axiologies, et définissables comme des modèles d’action et de manipulation » (Greimas et Courtés, 1979, entrée « sociosémiotique »). Cependant, on observe en même temps une grande difficulté à établir une définition précise du terme, qui a souvent été écarté au profit d’autres tels qu’« univers sémantique », « univers social », « connotation sociale » et, plus tard, « forme de vie ». 

Malgré ce flottement conceptuel de la notion de « culture », son approche sémiotique s’est développée à partir de deux grands paradigmes : celui qui, faisant appel à l’anthropologie, est fondé sur la catégorie culture/nature, et celui qui, suivant les propositions de Youri Lotman autour de ce qu’on appelle en propre la « sémiotique de la culture », relève de la catégorie culture/« a-signifiance ». 

Concernant le premier paradigme, en rapport étroit avec l’anthropologie de Lévi-Strauss, il repose sur le postulat sémiotique fondamental que la catégorie culture/nature est elle-même culturellement déterminée. L’une et l’autre sont donc considérées comme des univers sémiotiques, cette « nature » inévitablement « culturalisée » renvoyant à ce qu’on appelle la « sémiotique du monde naturel » – un monde structuré lui-même comme un langage. Dans ce cadre, les travaux de Philippe Descola (2005) – qui, à partir d’une typologie des formes de relation entre soi et non-soi, remettent en question l’approche de Lévi-Strauss – invitent à (ré)interroger les frontières sémiotiques entre nature et culture, ainsi que « les limites de validité des mouvements de généralisation que [la sémiotique] opère » (Fontanille et Couégnas, 2018). De son côté, Clifford Geertz – qui questionne également la position lévi-straussienne à cause de ce qu’il considère comme un excès d’abstraction et de distance par rapport à l’expérience de terrain – confirme néanmoins le lien étroit entre sémiotique et anthropologie de la culture lorsqu’il définit cette dernière comme une « interprétation des interprétations » ; comme « ces toiles [de sens] et leur analyse ; donc, non pas comme une science expérimentale en quête de lois, mais comme une science interprétative, en quête de sens » (1989, p. 4).

Quant au deuxième paradigme, l’opposition entre culture et « a-signifiance » au sein de la « sémiotique de la culture » se fonde sur le concept de « sémiosphère », en miroir avec celui de « biosphère ». Grosso modo, la sémiosphère peut être conçue, d’un côté, comme un ensemble hétérogène de formations sémiotiques qui se situent à différents niveaux d’organisation, ou, de l’autre, comme le « grand système » dans lequel convergent les processus communicatifs issus de divers micro-systèmes modélisants (Lotman, 1996). La biosphère englobe l’ensemble des organismes vivants ; la sémiosphère, quant à elle, concerne l’univers culturel, dont le propre est la réflexivité (capacité d’auto-description). Au sein de la sémiosphère, des mécanismes bilingues permettent d’assurer, sous la forme de la « traduction », les échanges entre l’intérieur et l’extérieur. Alors que l’espace intérieur est perçu comme ordonné et sûr, l’espace extérieur, même lorsqu’il est occupé par d’autres sémiosphères, tend à être considéré comme relevant d’un autre ordre d’organisation et même, selon des positions radicalisées, comme une négation de la « culture ». Or, si l’espace intérieur est « ordonné », il n’est pas pour autant homogène. Les structures nucléaires se révèlent plus inactives et inertes que celles de la périphérie, qui sont extrêmement dynamiques en raison de leurs échanges constants avec l’« étranger » extérieur. En considérant les travaux plus récents développés en sémiotique autour de ce paradigme, il nous semble possible d’une part d’approfondir l’étude des mouvements qui s’opèrent entre noyau et périphérie au sein d’une même culture, ainsi que les processus de traduction interculturelle (cf. Lorusso, 2019). D’autre part, il nous paraît nécessaire de continuer à explorer l’autre de la « culture » – le « jamais dit », le « jamais imaginé » (Lancioni, 2005), l’« a-signifiance », voire le « sémio-néant » (Leone, 2012) –, en précisant sa définition et en se demandant dans quelle mesure il est lui-même susceptible de faire l’objet d’une systématisation (cf. la « typologie des incultures » proposée par Leone, id.). 

À la suite des questionnements du principe d’immanence en sémiotique, aux deux paradigmes qu’on vient d’évoquer – culture/nature, culture/a-signifiance – est venu s’ajouter un troisième, qui marque le tournant praxéologique proprement dit. Il est en effet fondé sur l’étude de la praxis, au-delà du seul « univers sémantique » que Greimas et Courtés considéraient comme coextensif à la notion de « culture ». D’une certaine manière, de la culture comme texte on est passé à la culture comme pratique. Les termes de « style » (Discini, 2015), « style de vie » (Landowski, 1998) et « forme de vie » (Greimas, 1993) –dont il serait intéressant de préciser le différences– rendent compte de cette évolution. En particulier, le concept de « forme de vie », désignant des principes de conformation et d’organisation collectives qui renvoient à des formes de langage, a permis de reconnaître la cohérence d’expressions en principe hétérogènes, en les associant à des contenus d’ordre narratif, axiologique ou passionnel (cf. Fontanille, 2017). Dans ce cadre, il est intéressant de s’interroger sur les rapports entre le concept de « forme de vie » et celui de « culture » : sont-ils équivalents – auquel cas le premier est sans doute plus opératoire car moins polysémique –, ou bien y a-t-il entre les deux des différences de degré ou d’extension – la « culture » pouvant désigner par exemple une « forme de vie » stabilisée ou un entrecroisement de formes de vie ? Enfin, est-il possible d’envisager une sémiotique de la culture (différente de celle de Lotman) fondée sur la reconnaissance d’« archi-formes de vie » (Colas-Blaise, 2012) qui intégreraient les formes de vie particulières sur la base d’une structure symbolique commune (cf. Basso, 2017) ? 

Ces pistes de recherche, rattachées à trois paradigmes différents et complémentaires, s’orientent vers la possibilité de consolider une « théorie sémiotique de la culture ». Dans ce même but, elles mettent en évidence la nécessité d’établir ou de poursuivre le dialogue entre notre discipline et celles qui s’intéressent, de près ou de loin, au même objet – anthropologie sociale et culturelle, ethnologie, sociologie, Études Culturelles, etc. Il s’agit donc d’identifier leurs convergences et leurs divergences du point de vue théorique et méthodologique, afin de mieux reconnaître la spécificité de la sémiotique dans l’approche des pratiques et des objets culturels. 

Mais le syntagme « sémiotique et culture » nous invite non seulement à interroger la définition et les présupposés épistémologiques de la notion de culture, mais aussi à réfléchir à la manière dont la sémiotique peut rendre compte de telle ou telle culture, micro-culture, ou sous-culture, en soumettant ses outils conceptuels à l’épreuve des objets et des phénomènes culturels contemporains. Nous pensons aux pratiques quotidiennes en apparence les plus « banales », dont la profondeur est encore en attente d’être révélée (cf. Marsciani, 2017). Mais nous pensons également aux grandes « crises » de la culture – des violences extrêmes à la pandémie du Covid-19 en passant par les conflits migratoires et les effondrements économiques. Intensifiant certains traits structurels du collectif confronté à la menace, ces moments de crise permettent de les appréhender de manière « amplifiée ». Et, conduisant le système culturel vers un haut degré d’« entropie », ils offrent la possibilité d’étudier les changements de direction, l’émergence de nouvelles formes d’organisation, ainsi que les problèmes d’apprentissage, d’appropriation et de transmission (cf. les sujets traités au sein du Séminaire de Sémiotique de Paris en 2014-2017). Que ce soit sous la forme de l’« événement » (Zilberberg), de l’« accident » (Landowski) ou de l’« explosion » (Lotman), ces moments privilégiés pour analyser le fonctionnement et les dynamiques de transformation des pratiques culturelles, des croyances et des idéologies, constituent également un défi pour les modèles théoriques et méthodologiques, que le chercheur peut être amené à réinterroger, à modifier, voire à réfuter. 

Par ailleurs, dans l’approche des crises et des fractures culturelles contemporaines se pose inévitablement la question de la « juste distance » du sémioticien par rapport à des objets qui, loin d’être « neutres » à ses propres yeux, le contraignent à prendre position. Si la sémiotique a par définition une vocation « critique » (cf. Marrone, 2017), sa visée objectivante impose néanmoins un regard « distancé » – sorte d’« épochè » épistémologique. Dans ce cadre, on peut se demander ce qu’il en de principes éthiques comme l’« engagement » et l’« implication » (cf. Alonso et Di Sciullo, à paraître), principes auxquels de nos jours certaines disciplines – notamment les Études Culturelles, avec leur vaste déclinaison : Post-colonial Studies, Memory Studies, Trauma Studies, etc. – confèrent un sens pleinement politique, en les élevant au rang de règle méthodologique. 

En somme, considérant la fécondité de la réflexion sur la culture et sur les cultures en sémiotique, tout comme la nécessité de préciser la notion elle-même, ce dossier thématique de la revue Estudos Semióticos a pour objectif de rassembler des contributions, théoriques et analytiques, autour de trois grands axes : 

  • la conceptualisation de la notion de « culture », son statut dans l’architecture de la théorie sémiotique et la possibilité de son intégration au métalangage ; 

  • la mise à jour des rapports entre la sémiotique et les autres disciplines qui s’occupent de l’étude de la culture ; 

  • des analyses concrètes de phénomènes culturels contemporains (des pratiques quotidiennes aux grandes crises) susceptibles de questionner l’efficacité heuristique des modèles existants et de mettre en évidence les dynamiques culturelles, entre persistance et transformation, perte et acquisition, transmission et invention.  

 

Références bibliographiques 

Alonso, Juan et Di Sciullo, Flore, actes du Colloque Sémiotique, implication et engagement, Réseau Doctoral Grand Paris Sémiotique RD-GPS, 19-20 octobre 2018, à paraître.

Basso, Pierluigi, Vers une sémiotique écologique de la culture. Perception, gestion et réappropriation du sens, Limoges, Lambert-Lucas, 2017.

Colas-Blaise, Marion, « Forme de vie et formes de vie », Actes Sémiotiques [En ligne], 115, 2012, consulté le 29/04/2020, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2631

Descola, Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

Discini, Norma. Corpo e estilo. São Paulo, Contexto, 2015.

Fontanille, Jacques et Couégnas, Nicolas, Terres de sens. Essai d’anthroposémiotique, Pulim, 2018.

Fontanille, Jacques, Formes de vie, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2017. 

Geertz, Clifford (1973), A interpretação das culturas, Rio de Janeiro, Guanabara Koogan, 1989.

Greimas, Algirdas Julien et Courtés, Joseph, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979.

Greimas, Algirdas Julien, « Le beau geste », in Jacques Fontanillle (dir.), Les formes de vie / Forms of Life, Recherches Sémiotiques - Semiotic Inquiry (RSSI), vol. 13, n° 1-2, 1993.

Lancioni, Tarcisio, « Appareils de capture. Pour une sémiotique de la culture », Actes Sémiotiques [En ligne], 118, 2015, consulté le 30/04/2020, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/5399

Landowski, Eric (1998), Présences de l’autre. Essais de socio-sémiotique, Paris, PUF, 1998.

Leone, Massimo, « Semiótica de lo bárbaro: para una tipología de las inculturas », Signa: revista de la Asociación Española de Semiótica, n° 21, 2012.

Lorusso, Anna Maria, « Sémiotique et culture », in Amir Biglari (éd.), La sémiotique et son autre, Paris, Kimé, 2019.

Lotman, Yuri (1984), La semiósfera I. Semiótica de la cultura y del texto, Madrid, Cátedra, 1996. 

Marrone, Gianfranco, Sémiotique et critique de la culture. Espace, nourriture, nature, objets, Limoges, Pulim, 2017.

Marsciani, Francesco, Les arcanes du quotidien. Essais d’ethnosémiotique, trad. R. Troqe, Limoges, Pulim, 2017.

Saussure, Ferdinand de, Cours de linguistique générale, 1916. 

 

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